« Qui, parmi vous, se sent français ? »

Georges Benguigui le principal adjoint, estime que la prévention est la meilleure parade à ce qu’il qualifie de « troubles du comportement ». Pourquoi ne pas contacter « urgence psychiatrie , dans ces cas-là ? », est la première question qui me vient à l’esprit. « Par ce type de pédagogie, explique-t-il, on veut rectifier des comportements d’incivilité. Certains élèves sont instables, ne respectent ni la hiérarchie, ni l’organisation du collège. Il n’y a qu’un ou deux cas de ce genre par classe, mais c’est suffisant pour en perturber le rythme et épuiser les professeurs. Le seul qui ne rencontre pas de souci pendant ses cours est un de nos enseignants d’origine tunisienne (il communique en arabe avec certains parents, ndlr). Si nous faisons intervenir l’association « Paroles de femmes », c’est pour éviter d’en arriver à des solutions extrêmes telles que le conseil de discipline ou l’exclusion de l’établissement. »

Les femmes demeurent un objet de conflit entre les hommes. Un des élèves, Mounir*, refuse d’entrer dans la classe, trop peur qu’il a de se faire lyncher par Hassan et ses copains, les « frères protecteurs » autoproclamés de Sofia, à qui Mounir aurait mis une main aux fesses dans les escaliers… Ha, les hormones ! Pendant que Georges Benguigui tente de raisonner Mounir, Les autres élèves de la classe d’Olivia se plient sans rechigner et avec curiosité aux premiers exercices de cette matinée qui compte dix questions.

« Pensez-vous que les hommes et les femmes sont égaux ? » Pas le temps d’écrire la réponse sur la feuille, Hassan et ses camarades annoncent la couleur haut et fort : « Non, les filles font la vaisselle, les gars font rien à part regarder la télé ! » La réponse, c’est à l’écrit, s’égosille Diagne Chanel face aux garçons qui semblent prendre un malin plaisir à en rajouter dans les clichés. Comme si c’était cela qu’on attendait d’eux. Mais une maman sait que son garçon peut être sensible…

Question suivante, ou plutôt injonction : « Citez-nous deux noms de féministes. » Re-belote, nos élèves studieux prennent la parole et citent : « Rachida Dati ! Rama Yade ! Ségolène Royal ! » « Non, rétorque Olivia, elles, ce sont des femmes politiques. » « A quelle date les femmes ont-elles eu le droit de prendre la pilule ? » Demba, un garçon, donne son avis sur la question : « La pilule, c’est quand une femme est enceinte, elle l’a met dans son vagin, comme ça, elle avorte ! » Heu, c’est presque ça ! Ces gamins à peine sortis de l’enfance et déjà presque ados, ne sont pas encore informés sur ces sujets difficilement abordables en famille. Leur ignorance bien compréhensible sera heureusement comblée par le programme de 5e sur la reproduction.

Quoiqu’il en soit, la journée de la jupe, c’est pas pour ici. Les filles évitent ce genre « d’accoutrement » pour ne pas être prises pour des « putes ». Selon Fatou, une demoiselle blasée avant l’âge : « Ce cours-là ne va rien changer à la mentalité des garçons, ils seront toujours agressifs. Ils ont pris la confiance avec les filles. » Moi, je crois qu’ils font ça par jalousie, parce qu’ils ne peuvent pas porter de jupe comme Rahan. Ça semble évident !

La suite de la séance est faite de sketchs qui mettent en situation les élèves face à leurs « réflexes naturels ». Quand un Mohamed rencontre un David, quelles genre de choses peuvent-ils bien se dire à l’oreille : « T’as pas la honte de te balader avec ta kippa sur la tète ? » « Et toi, avec ta tète de voleur ! » « Et vous les juifs, avec vos airs supérieurs, pour qui vous vous prenez, en plus vous êtes de vraies tapettes, vous savez pas vous battre ! »

Vient le tour de la question qui tue : « Qui, parmi vous, se sent français ? » Coucou, il y a quelqu’un dans la salle ? Pas une main ne se lève parmi tous ces enfants de nationalité française, même pas le métis franco-vietnamien ! Un effet de mode, sûrement. Enfin, un peu plus qu’un effet de mode, sans doute. Il y a le sentiment d’appartenance familial, le regard du proche entourage et peut-être celui aussi d’une société dont la tendance, comme dans toute société, est, au premier abord, le jugement au faciès ou à la façon dont le nom résonne. « La Marseillaise, ça vous parle ? » lance Larim-Hervé Benkamla dans une ultime tentative. Un ange passe. J’en conclus qu’on a peut-être enfin trouvé la méthode imparable pour obtenir le silence dans la classe.

Finalement, rien de neuf sous les drapeaux du 19e, les garçons aiment à en rajouter dans les préjugés, les filles les trouvent toujours aussi nuls. L’adolescence, quoi, à laquelle s’ajoutent des informations et versions diverses selon la source pour tout ce qui touche à des sujets sensibles, comme le conflit au Proche-Orient ou les religions. Or voilà des ados sommés pour ainsi dire de se situer face à des problèmes adultes et à qui on demande de trouver un équilibre dans tout cela. Ce qui, en fin de compte, ne fait que compliquer cette période délicate de transition entre l’enfant et l’adulte.

La principale Madame Soin, inquiète d’éventuelles répercussions suite aux déclarations de l’association « Ni putes ni soumises » comme quoi les banlieusards s’identifieraient tous à Youssouf Fofana un peu comme à Superman, peut souffler. Le meurtre d’Ilan Halimi n’a pas été abordé par les élèves, même lorsque Karim-Hervé Benkamla a abordé les relations judéo-arabes.

La séance se termine par une question d’Olivia Cattan : « Comment pensez-vous réussir à vivre ensemble si chacun revendique sa culture et sa religion ? » Demba dit qu’il a beaucoup apprécié ce cours : « Rien que le fait de pouvoir parler de tout ça, je trouve ça intéressant. » Et il réfléchit déjà à la réponse qu’il pourra apporter lors de la prochaine intervention de l’association « Paroles de femmes ».

Si vous souhaitez profiter du son, et notamment des mémorables sketchs entre Hassan et Mounir, je vous conseille d’écouter l’émission de radio « Les pieds sur terre », à venir sur France Culture, fin mai, début juin.

Nadia Méhouri

« Il faut reprendre la religion sous l’aspect laïc »

débat collège Georges Rouault et « paroles de femmes » Paris19 envoyé par Bondy_Blog – L’info internationale vidéo. Nadia Méhouri

*Les prénoms des élèves ont été modifiés. Photos légendes : Haut : la classe avec Olivia Cattan, de face. Bas : la principale Madame Soin et le principal-adjoint Georges Benguigui.

Rédigé par Laura Cattan
Porte Parole de l'association PAROLES DE FEMMES