LES ENCHAINEES par Michèle Fitoussi

En me racontant son histoire dans ce café de Tel-Aviv, Naomi, une jolie femme à la cinquantaine souriante, n’en revient toujours pas. « Mon mari a laissé traîner la signature de l’agrément, et puis au bout d’un an, il est revenu avec un document établi par un avocat, qui comportait des clauses très dures pour moi. Alors, j’en ai pris un, moi aussi, et j’ai demandé le divorce, le guet, en hébreu. Au tribunal civil, ça s’est bien passé. Les choses se sont gâtées devant le tribunal rabbinique. Ils prenaient leur temps, il manquait toujours un juge. J’ignorais que les rabbins avaient demandé à mon ex ce qu’il voulait en compensation. Il n’y aurait pas pensé lui-même. Du coup, il s’est mis à rechigner pour la pension, il a réclamé la moitié de la boite de consulting que j’avais créée. Pendant dix ans, il a fait appel. A chaque fois, j’ai dû me représenter devant les rabbins. Ils me conseillaient d’abandonner. Je devenais folle mais je voulais me battre. J’ai obtenu mon divorce et j’ai convaincu les rabbins, à force d’insister. Mais je ne lui ai rien versé. J’ai tenu bon pour moi et aussi pour les autres femmes. Parce que tout ce qui m’est arrivé, à cause de rabbins fondamentalistes est contraire à mes valeurs. ».

En Israël, où 70% de la population n’est pas orthodoxe, il n’y a qu’une seule façon de se marier et de divorcer : il faut passer par des tribunaux religieux, mandatés par l’Etat , qui ont force de loi. Leurs décisions reposent sur la halacha, la loi juive, selon laquelle c’est l’époux et lui seul qui accorde le divorce à sa femme. Il ne peut y être forcé quelque soit sa conduite – ou son inconduite. S’il refuse, sa femme ne pourra pas refaire sa vie et ses enfants, si elle en a d’autres, seront considérés comme des « mamzers », des bâtards, et toutes les générations après eux. Ce qui en fait des parias, au regard de la religion. A l’inverse, un mari à qui sa femme refuse le divorce, peut se remarier et procréer à nouveau sans pénaliser ses enfants.

Des « agunot » , dont le mari a disparu sans laisser de traces, ou qui leur refuse le divorce ( on les appelle alors des « mesuravot guet »), il y en a beaucoup, même si les chiffres divergent. Des dizaines selon le Grand Tribunal Rabbinique qui minimise, des milliers selon les associations qui comptabilisent aussi les femmes qui laissent tomber en route par lassitude ou peur, et celles dont le mari monnaye leur liberté contre de l’argent ou la garde des enfants. D’autres chiffres font état de 40% de divorcées qui ont eu affaire à un refus de leur mari, à moment ou à un autre de la procédure.

Gueoula, 60 ans, attend toujours son divorce. A 18 ans, elle a épousé un homme beaucoup plus âgé, et s’est très vite rendue compte qu’elle ne pourrait pas s’entendre avec lui. Il la méprisait et lui faisait peur. Mais les enfants sont arrivés, 5 en tout, et Guéoula est restée. Quand elle a enfin décidé de quitter son mari, au bout de trop longues années d’un mariage sans joie, le cauchemar a vraiment commencé. C’était il y a 14 ans. Petite femme bien mise et coquette, Guéoula parle sans émotion apparente. « Pourtant, je raconte rarement mon histoire en entier, j’en ai des nausées. » dit-elle.

Aujourd’hui retraitée, Guéoula a longtemps travaillé dans l’aide sociale. « A l’extérieur, estimée et respectée, j’étais forte et j’aidais les autres. Chez moi, j’étais figée et terrorisée par un mari qui m’envoyait balader quand je lui disais que je voulais divorcer. Pour lui, j’étais « toute petite » dit-elle en mimant un minuscule écart entre son pouce et son index. Guéoula est finalement allée au tribunal, mais en vain. Sans accord du mari, les rabbins ne pouvaient rien pour elle. Malgré disputes et menaces de plus en plus vives, elle est partie avec ses plus jeunes enfants. Persistant dans son refus, son mari s’est pourtant choisi une nouvelle compagne, une Russe, avec laquelle il est allé vivre, sans donner un sou aux enfants. Pour le convaincre, les rabbins l’ont fait condamner à la prison , à plusieurs reprises. Rien à faire. « Un homme a refusé le guet à sa femme pendant 36 ans, il est mort en prison, je ferai pareil » disait-il à Guéoulla. « Je comprends qu’on ne puisse pas modifier ce qui est écrit dans la Bible, dit-elle mais les rabbins doivent aussi admettre que les temps ont changé. On devrait pouvoir dissoudre le mariage au bout de tant d’années. » Pourquoi veut-elle à tout prix le divorce, puisqu’elle est séparée de son époux ? « Si je rencontre un autre homme, je veux pouvoir vivre avec lui, sans me sentir coupable.. »

Plus dure encore, l’histoire de Yaël, prof d’anglais, dont le mari s’est enfui au Canada, après avoir purgé une longue peine pour attouchements sexuels sur leur fille, 3 ans à l’époque. « J’ai demandé tout de suite le divorce, en pensant que je l’aurais automatiquement. Mais mon mari a posé ses conditions.Il voulait la garde des enfants, un comble après ce qui s’était passé. Et aussi que je paye ses dettes. Le tribunal civil a tranché en ma faveur mais le tribunal rabbinique a remis ses décisions en question. Chaque fois que je me présentais devant les juges , ils rétorquaient que l’histoire de notre fille n’avait rien à voir avec moi. Au bout de 10 ans de procédure longues et fatigantes, les rabbins viennent enfin de me donner raison et vont lui envoyer un médiateur pour le convaincre. Mais je n’ai pas beaucoup d’espoir » Yaël vit avec ses enfants dans l’appartement acheté en commun, qu’elle n’a pas le droit de vendre tant que le divorce n’est pas prononcé. Son mari ne lui donne pas un centime. Et elle n’a pas de compagnon : « Je n’ai pas envie de vivre avec quelqu’un tant que je suis dans cette situation.Ce n’est pas une question de religion, je ne suis pas pratiquante. C’est juste que ça me pèse psychologiquement. Je veux être libre »

« La halacha a donné une toute puissance au mari, un pouvoir supérieur à ceux des rabbins. Il peut monnayer la liberté de sa femme, lui faire du chantage, presqu’en toute impunité » explique Rachel Levmore, avocate au tribunal rabbinique, spécialisée dans la défense des agunot. Cette énergique orthodoxe, mère de sept enfants, qui se dit féministe tout en portant chapeau et jupe longue, a aidé des centaines de femmes à retrouver leur liberté. Les maris tout-puissants, certes mais avec, dans un grand nombre de cas, la complicité de rabbins ultra-orthodoxes, plus nombreux ces temps-ci à siéger dans les cours de justice en raison de la poussée électorale des partis religieux. Ce qui a du mal à passer dans une société par ailleurs extrêmement ouverte et tolérante, où 1 mariage sur 4 se termine par un divorce, et qui accepte difficilement que les actes d’état-civil soient réglés par des instances religieuses. Du reste, bon nombre de couples convolent désormais civilement à Chypre, malgré l’ obligation de passer, pour la forme, devant un tribunal rabbinique pour divorcer. Et les unions libres sont en augmentation.

Si le phénomène agunot semble s’être accru ces dernières années, il est aussi de plus en plus médiatisé par les associations qui mettent à la disposition de ces femmes des aides judiciaires, des services d’écoute, organisent manifs et meetings et font du lobbying à la Knesset. « Plus on parlera d’elles et plus le public aura conscience du problème » explique Robyn Shames, directrice de Icar (International Coalition for Aguna Rights).En juin dernier, Icar, a organisé un défilé de mode avec la collaboration des plus grands stylistes israëliens. Chacun d’ eux a aidé une aguna à créer une robe qui raconte son combat . Sur la sienne, Naomi a fait broder dix mots de « abusée » à « divorcée ». Guéoula a composé une chanson avec un rappeur « Je suis une mesuravet/ c’est ainsi qu’on me distingue / monsieur le rabbin qui refuse ma liberté ».

« Notre défilé a eu tant d’impact que le Grand Tribunal Rabbinique a fini par publier ses propres chiffres » explique Roy Yellin, ancien porte-parole du maire de Tel Aviv et coordinateur du projet. « C’est d’autant plus important pour les rabbins, que la révolte touche des femmes très pratiquantes qu’ils ne peuvent pas discriminer. Avant, seules les féministes laïques manifestaient contre eux. A présent les orthodoxes deviennent féministes et s’emparent du problème. ». Channah Kehat, élevée dans le quartier ultra religieux de Méa Sharim, à Jérusalem, et fondatrice de Kolech, une association féministe orthodoxe, a provoqué un choc dans l’opinion en demandant le boycott du mariage religieux. Batsheva Sherman dirige Ya’d Lisha, une association d’aide judiciaire. Cette ravissante avocate qui porte avec coquetterie un petit béret sur le crâne, et une jupe au mollet très fashion, raconte l’histoire de cette commandante en chef dans l’armée dont le mari était si violent qu’il a brisé tout leur mobilier avec un marteau« Quand elle s’est présentée devant le tribunal, elle s’est rendue compte qu’elle n’avait aucun pouvoir. Les juges ont admis que le comportement du conjoint n’était pas normal, mais c’est tout. Elle était très choquée par le décalage entre son statut dans l’armée et son impuissance devant le tribunal. ».

L’association de Batsheva voudrait limiter le pouvoir des tribunaux rabbiniques.« Avec la collaboration d’Icar, nous avons réussi à faire élire une avocate féministe à la commission qui nomme les juges. C’est la seule femme à y siéger. Nous encourageons aussi les rabbins à nommer des juges ouverts aux changements ». Car il y en a, évidemment. Tous les tribunaux ne favorisent pas d’emblée les époux récalcitrants. Des sanctions sont prévues contre le mari, qui vont du retrait du permis de conduire, à l’interdiction de sortie du territoire,voire aux peines de prison. Rachel Levmore a mis au point avec des avocats et des associations, un agrément prénuptial à signer avant le mariage par les futurs époux. Elle forme de jeunes rabbins à le présenter aux couples, et les oriente aussi vers une lecture moins formelle des textes. » Il existe beaucoup de solutions dans la halacha, il suffit de les appliquer ».

Orit Noked, députée travailliste, a déposé un projet de loi visant à dissoudre le mariage au bout d’un an si le mari s’obstine dans son refus. « Ma loi ne punit pas le mari et donne plus de pouvoir aux rabbins. Pourquoi la refuseraient-ils ? » Mais apparemment le projet ne leur plait pas. « Anti halachique » m’a répondu Eli Ben Dahan, le chef du Grand Tribunal Rabbinique de Jérusalem. A la Knesset, le projet, déjà retoqué, a été repoussé à la session d’octobre. « Il faut dialoguer dans le respect des uns et des autres. Mais je crois au changement » dit Orit Noked. Roy Yellin est optimiste lui aussi. « Il y a encore dix ans, on ne parlait pas des agunot. Israel a bien d’autres problèmes à résoudre avant celui-là, notamment celui de la paix et de sa sécurité. Mais notre société est beaucoup plus en avance sur les mœurs que les politiques et les religieux. Ca prendra du temps mais ça se règlera. » Oui, mais dans quelle vie, doivent se demander Guéoulla et les autres.

Rédigé par Laura Cattan
Porte Parole de l'association PAROLES DE FEMMES