Manifestons pour le Droit des femmes devant l’ambassade de Pologne

Publié dans le PLUS du nouvel Obs.

Les députés polonais se sont prononcés, le 23 septembre, pour un durcissement de la loi sur l’IVG, déjà l’une des plus restrictives d’Europe.

Secrétaire générale de l’association « Paroles de Femmes », Laura Cattan remet en question le qualificatif de « pro-vies », attribué aux militants contre l’avortement, et appelle à un rassemblement devant l’ambassade polonaise en France le 2 octobre.

Par les temps qui courent, en Europe, il n’est pas doux d’être une femme.

En effet, dans notre belle, si belle Europe, il existe des gens qui considèrent que l’on n’en fait pas assez au service de la natalité. Qu’importe si la planète est aujourd’hui surpeuplée, et qu’en outre, les procédures d’interruption de grossesse sont périlleuses, même dans les pays où elles sont légales, ces arguments n’auront toujours que peu ou prou de poids aux yeux de ces gens-là face à « ces femmes qui avortent comme l’on va chez l’esthéticienne ».

Sans doute rêvent-ils d’un monde plus pur, plus moral, un monde comme les États-Unis, où les cliniques d’avortement ferment à tour-de-bras et où l’on a le droit d’insulter et de poursuivre dans la rue une femme qui sort desdites cliniques après avoir commis l’irréparable. S’il faut d’abord les féliciter pour cette image d’une grande originalité, il peut être pertinent de s’intéresser à eux et à leur idéologie pour lever un voile de brume.

« Pro-vies » de qui ?

Ces gens-là, on les appelle des « pro-vies ». « Pro-vies » de qui ? « Pro-vies » du fétu, pardi, pas de la femme qui le porte. Et le problème, avec ces gens-là, ce n’est pas qu’on les écoute, bien entendu, car chacun mérite ce droit. Non, c’est que parfois, leur bonne parole écrase celle des principaux concernés. Ou plutôt, devrait-on dire, des principales concernées, puisque leur morale étriquée ricoche sur le corps des femmes.

Elle ricoche sur le corps des femmes lorsque les États membres de la Constitution Européenne ont, en 2005, permis à des pays qui interdisent l’avortement de les rejoindre, tout en gommant du traité ce droit fondamental.

Elle ricoche sur le corps des femmes quand, en Espagne, il y a trois ans, un projet de loi tendant à la suppression du droit à l’avortement est approuvé par le Conseil des ministres.

Enfin, elle ricoche le 22 septembre 2016 en Pologne, lorsque l’avortement, déjà si difficile à obtenir dans ce pays qui considère qu’il n’est praticable que dans certains cas – et encore, si le médecin ne refuse pas, ce qui s’est déjà vu à de nombreuses reprises –, devient illégal.

Les droits des femmes ne sont jamais acquis

La loi, adoptée en première lecture à la Diète, la chambre basse du Parlement polonais, préconise cinq ans de réclusion pour les femmes qui auraient la mauvaise idée de croire qu’elles sont autonomes, et ceux qui seraient assez fous pour leur prêter main forte.

Elle est signée de la douce main de l’Église conservatrice polonaise, déjà réputée dans le continent pour ses mesures tantôt liberticides tantôt risibles – comme cette fois où l’on avait voulu bannir les Teletubbies de la télévision nationale car d’un protagoniste masculin portait un sac à mains, apologie indiscutable de l’homosexualité.

Bien que Simone de Beauvoir ait pour coutume de diviser au sein de l’intelligentsia Française, elle tint dans « Le Deuxième sexe » (1949) des propos d’une vérité quasi-prophétique à ce sujet :

« N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant. »

Et, s’il faut accorder aux mouvements féministes actuels une conscience bien plus exacerbée qu’à l’époque en ce qui concerne les droits des communautés traditionnellement opprimées, il nous est donné de constater que chaque remous financier a entraîné ce type de recul, et l’émergence plus vive des « pro-vies », visiblement aux aguets des moindres brèches du système.

La misogynie a la peau dure

La France n’a pas été épargnée. C’est ainsi qu’en juin dernier, l’on a vu affluer dans les rues un mouvement non-violent sobrement intitulé « les survivants », qui se réclame comme le rescapé de la loi VEIL (1975). Que peut-on en déduire ? Que même au sein des nations se revendiquant héritières des droits de l’homme, la misogynie a la peau dure. Une misogynie insidieuse car non-assumée, presque cachée. La misogynie des « pro-vies ».

Parce qu’après tout, que signifie « pro-vie », dans la racine même de ce mot ? Que l’on protège contre vent et marées le droit d’un individu à naître, à se maintenir en vie. On devrait ainsi s’attendre à voir les « pro-vies » apporter leur soutien aux enfants malades, aux enfants handicapés, aux victimes d’abus sexuels, à ceux éternellement bringuebalés de foyers en foyers car personne n’en veut, c’est-à-dire aux petits êtres qui sont, pour le coup, des organismes indépendants et dont l’existence est menacée.

On devrait les voir secourir des familles dans le besoin, acculées par la pauvreté et la misère, car quelle vie offre-t-on à un enfant lorsque la société leur tourne le dos ? Qui sait, peut-être pourraient-ils même accorder de leurs temps aux jeunes filles mineures qui tombent enceinte par accident, et dont le maintien de la grossesse compromettrait les moindres chances d’avenir ?

Être « pro-choix », c’est choisir la vie

Dans tous ces cas de figure, les « pro-vies » demeurent les éternels absents. Ils préfère à l’action concrète et à l’ouverture une morale froide et désincarnée, des considérations sans empathie sur des situations qu’ils ne connaîtront jamais. C’est tout le paradoxe d’une doctrine qui prétend sauver une vie tout en noyant celle qui la porte, et appose sa griffe sur un corps qui ne lui appartient pas.

En décidant d’être « pro-choix », nous choisissons la vie. La vie de ces milliers de femmes qui ont affirmé leur mainmise sur elles-mêmes, la vie de ces femmes qui prennent les rues d’assaut, en Pologne, en ce moment-même, pour rappeler que leurs voix, leurs décisions, comptent.

En décidant d’être « pro-choix », nous descendrons dans la rue, face à l’ambassade polonaise, dimanche 2 octobre, pour manifester notre refus catégorique de laisser passer cette loi, et notre soutien aux Polonaises insurgées. Parce le nouveau combat féministe a pour mot d’ordre l’intersectionnalité : la convergence des luttes ensemble, et sans frontières.

Rédigé par Laura Cattan
Porte Parole de l'association PAROLES DE FEMMES