On en parle : “La journée de la jupe »

Un jour, alors qu’elle tente tant bien que mal de faire son cours sur Molière, elle découvre une arme dans le sac de Mouss, le caïd autoproclamé de la classe. Adjani prend ses élèves en otage. Commence alors un impressionnant huis-clos où Jean-Paul Lilienfeld explore et met à nu la société. En basculant de l’autre côté pour devenir l’agresseur, Adjani pousse au dialogue avec un pistolet dans une main, le livre de Molière dans l’autre.

Faut-il en arriver là ? C’est le débat. Touchée, Valérie Hoffenberg, conseillère de Paris (16e), pose d’emblée la gravité du propos : « Ce film nous dit l’urgence du dialogue. C’est un coup de poing. Encore une fois, le dialogue pour comprendre ce qu’il faut faire. » Les collégiens murmurent : « On n’est pas comme ça. C’est abusé ! » « Qui veut prendre la parole ? » réagit Olivia Cattan, présidente de Paroles de Femmes. Aucun collégien n’ose se jeter à l’eau. « Combien de filles portent une jupe ? » questionne Olivia. « Kadiatou ! » balance une bande de copains hilares au fond de la salle. Une frêle jeune fille lève courageusement la main. « Une seule sur toutes les filles ? » Une collégienne lâche : « Je me fais embêter donc mieux vaut éviter de mettre une jupe ». C’est de ce malaise qu’est né le film.

« Durant les émeutes de 2005, j’ai vu des mères expliquer qu’elles n’arrivaient pas à retenir leurs enfants à la maison parce qu’ils étaient trop en colère et en même temps, je ne voyais pas une seule fille dans la rue. Et tout à coup, je me suis demandé si les filles n’étaient pas en colère ou si elles étaient déjà matées. Elles étaient où ? Elles aussi sont victimes du système ? » explique Jean-Paul Lilienfeld. Une dame, la trentaine, visage grave, demande la parole : « Je m’appelle Fabienne. Je suis prof de Français comme Adjani dans le film. Je n’ai pas pu regarder le film jusqu’au bout la première fois tant j’ai ressenti la même violence. J’ai débuté à Stains. Etant d’un milieu aisé, je n’avais jamais mis les pieds en banlieue auparavant. Oui, le film a raison, on n’est seule. Si seule… Je n’ai pas été soutenue. Si saviez comment j’ai souffert ! Enseigner en banlieue, c’est une expérience que tout prof doit vivre. Le changement est radical. Mais ce qui ne change pas, c’est le professeur. Ici ou ailleurs, je transmets les valeurs de la République. Le métier est très différent selon l’endroit, mais les valeurs restent constantes. »

Les mots font leur effet. « Elle sort d’où cette ouf ! » chuchote un collégien. Un autre se lève et se défend : « On se retrouve pas forcément dans tout. Ça dépend, quand les profs sont trop sévères et ne nous laissent pas nous exprimer, c’est le clash ! Ce n’est pas facile pour nous non plus. Ils ne comprennent pas. » Sa voisine : « On parle par exemple de laïcité dans le film ; pour moi, c’est le respect des autres. On ne se sent pas toujours respectés dans ce que nous sommes ! » Marwal, avec une déroutante assurance, apostrophe les adultes de l’assemblée : « On parle de barbare dans le film. Qui sont les barbares ? »

Comme sortie de nulle part, la question prend de court les intervenants. « Je suis femme, citoyenne et élue de la République mais on est tous responsables. Autant que nous sommes : le proviseur, l’élève, le parent, le prof….Adjani dit une phrase forte : « ce n’est pas parce que vous êtes les victimes que ne pouvez pas être les bourreaux » » répond Valérie Hoffenberg. La lycéenne reprend le propos au volet : « Oui ! Alors pourquoi ce sont toujours les élèves les violents, les barbares !? C’est le système éducatif qui est barbare. » Ses camarades applaudissent. Dans l’euphorie, un autre collégien assène : « En France, il y a trop de racistes ». Olivia : « Est-ce que vous avez l’impression de vivre dans un pays raciste ? » Oui, répond du tac au tac la salle presqu’unanimement. « Et vous vous sentez français ? » Non !

Effet garanti. « Le fait qu’on pose cette question montre que le mélange n’est pas suffisamment intégré. La barbarie, c’est la radicalisation. C’est le message du film. Il faut intégrer la notion de mélange », dit Chanel Diagne. Je ne voudrais pas vivre dans une société où seules les femmes se battraient conte les discriminations sexistes, où seuls les Noirs lutteraient contres les discriminations ethniques, ou seuls les Juifs lutteraient contre l’antisémitisme. Je ne veux pas de ce monde pour vous. »

Pour éviter ce monde-là, M. Benguigui, proviseur du Collège Rouault, rappelle à la société à ses responsabilités : « On nous somme d’agir vite, donc on perd le temps de la réflexion. En même temps, on nous demande d’assumer toute la responsabilité. De ne plus être seulement des éducateurs, mais des héros. Nous n’en sommes pas tous, mais il y en a beaucoup. Entre les parents, les élèves et l’Etat, notre position est difficile. Comment faire ? »

Comment faire… « Si chacun ressort d’ici avec cette question, on aura déjà réussi quelque chose », conclut joliment l’écrivain Marek Halter.

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Rédigé par Laura Cattan
Porte Parole de l'association PAROLES DE FEMMES